Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog de Pierre Laporte

Blog politique d'informations et d'échanges d'un élu conseiller départemental et maire-adjoint de Tremblay en France en Seine St Denis. Blog basé sur la démocratie participative. Chantier ouvert sur l'avenir de la Gauche.

Hommage aux caissières article du Monde

Publié le 24 Février 2008 par pierre laporte in du local au global

CHRONIQUE EPOQUE
Honneur aux caissières de Grand-Littoral, par Jean-Michel Dumay
LE MONDE | 23.02.08 | 13h25  •  Mis à jour le 23.02.08 | 13h25

al-Mart, le numéro un mondial de la grande distribution, va bien. Merci. Légère hausse du bénéfice net au 4e trimestre 2007 : les financiers craignaient que la consommation des ménages américains ne pique du nez. La progression sur l'année est forte (+ 13 %) : 8,5 milliards d'euros sur 252 milliards de chiffre d'affaires, soit le produit intérieur brut (PIB) de la Suisse.
 
Carrefour, le numéro deux mondial et numéro un européen (premier employeur privé en France), va bien aussi. Merci. "Le résultat opérationnel du groupe (3,2 milliards en 2006) sera en progression sur l'exercice", indique un communiqué. De quoi rassurer sur le bénéfice net (1,8 milliard en 2006). Les ventes ont progressé de 7 % en 2007, portant le chiffre d'affaires à 92 milliards d'euros, soit le PIB de la Colombie.

A Marseille, l'enseigne de Carrefour à l'hypertemple commercial Grand-Littoral devrait donc pouvoir payer les 45 centimes d'augmentation du ticket-repas concédée à l'issue des seize jours de grève de ses salariés (3,50 euros au lieu de 3,05 euros).

Ce n'est pas rien une grève de seize jours dans la grande distribution. D'après le centre concerné cité par l'AFP, celle de février coûtera 3 millions d'euros en perte de chiffre d'affaires, soit 2 740 années de tickets-repas (en jours ouvrables, nouvelle valeur). A ce tarif, fallait-il tant attendre pour négocier ? Ce n'est pas rien non plus pour les salariés du centre, qui, en croquant leur sandwich au prix du ticket-repas, vérifieront le décompte des jours de grève sur leur fiche de paie (de 850 à 1 000 euros net, pour une trentaine d'heures hebdomadaires, selon les cas). Bon prince, l'hypermarché a accepté d'étaler le manque à gagner.

Mais de l'éclair médiatique que fut cette bataille, ce sont les témoignages des valeureuses caissières qui demeureront. Parmi celles-ci, cette anonyme, baptisée Linda, ayant valeur archétypique, qui dit au Parisien : "Ce métier est un piège. C'est une chaîne qui nous met tout le temps sous pression face à des clients souvent mécontents." Linda (950 euros mensuels) mange ce qu'elle achète sur place, dépense 15 % de ce qu'elle gagne dans le magasin. Et une bonne part du reste dans la voiture, le crédit, l'essence, l'assurance... qui lui permettent de se rendre au magasin pour travailler. Où elle dépense, etc. Et se dépense. Elle se dit "fatiguée physiquement, mais aussi mentalement".

Cela rappelle le livre de Grégoire Philonenko et Véronique Guienne (Au carrefour de l'exploitation, Desclée de Brouwer, 1997), dans lequel le premier, ancien chef de rayon chez Carrefour, et la deuxième, sociologue, montraient la façon dont évolue l'exploitation de l'homme par l'homme. Il y a toujours la répétition des tâches, la pénibilité, la surveillance organisée - le lot des caissières. Mais aussi, désormais, ce processus d'intériorisation des contraintes qui, chez les cadres cette fois (ceux-là mêmes qui affrontent les grévistes), rouages puis adeptes du jeu compétitif, en fait souvent l'enjeu d'un défi personnel. Ainsi va le monde de l'entreprise : l'envahissement du sujet, sur le plan psychique, s'opère par l'intégration de l'"esprit maison" et des projets "partagés". Avec le consentement du sujet.

Tenir physiquement constitue alors le premier acte de résistance individuelle. L'honneur d'être à la hauteur de sa tâche permet parfois d'oublier les conditions de travail et la soumission à l'autorité. Jadis, la pratique ouvrière qui consistait à fabriquer clandestinement pour soi des objets avec les outils de production relevait du même esprit de résistance : sortir des ordres donnés, être capable d'initiative, en cachette, et donc de liberté. En consignant sur un carnet quelques notes sur son métier, c'est ce qu'a fait l'an passé une caissière rennaise, qui tient aujourd'hui un blog réputé : caissierenofuture.overblog.com. Anna Sam a quitté, depuis, son emploi et les contraintes afférentes, par lesquelles le corps et l'âme sont aujourd'hui tout entiers mobilisés pour le client-roi.


Courriel :
dumay@lemonde.fr
Commenter cet article