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Le blog de Pierre Laporte

Blog politique d'informations et d'échanges d'un élu conseiller départemental et maire-adjoint de Tremblay en France en Seine St Denis. Blog basé sur la démocratie participative. Chantier ouvert sur l'avenir de la Gauche.

Un texte remarquable contre le fanatisme

Publié le 6 Février 2015 par Pierre Laporte

Photo Pierre Pytkowicz

Photo Pierre Pytkowicz

Lydie Salvayre. "On découvrit qu’une haine sauvage, une haine mortelle animait de jeunes Français"

Mardi, 3 Février, 2015

L'Humanité

Rédactrice en chef d’un jour de l'Humanité le 3 février Lydie Salvayre, romancière, prix Goncourt 2014, a livré un texte remarquable sur les événements du 7 janvier dernier à Charlie hebdo.

Je ne prétends pas regarder de haut les événements du 7 janvier, ce qui serait une façon de m’en exclure. Je suis dans la même perplexité que vous, dans le même souci, dans la même inquiétude. Je ne voudrais pour rien au monde ressembler à ces experts qui proposent, l’air connaisseur, des solutions destinées à des hommes à qui ils n’ont jamais parlé le langage des hommes, et dont ils ne savent rien que des détails prélevés dans des livres savants.

Je refuse de parier sur le pire comme certains l’ont fait, ici, avec succès, ou de tomber dans le travers des optimistes qui croient que tout s’arrange avec quatre caresses bien senties. J’essaie juste de lever un certain nombre de questions sur la situation française que voici résumée : tandis que les uns détournaient pudiquement les yeux devant ce qui agitait nos banlieues comme devant une chose sale, d’autres s’ingéniaient inlassablement à le stigmatiser. Et puis il y eut, soudain, dix-sept meurtres : ceux d’individus pris en otages dans un supermarché casher, de pauvres anonymes que le hasard avait mis sur la route des djihadistes, et les meurtres de ceux qui travaillaient dans les bureaux de Charlie Hebdo, des figures aimées, qui n’avaient cessé tout au long de leur vie de dénoncer les abus perpétrés par les pouvoirs, tous les pouvoirs quels qu’ils fussent, et qui connaissaient le danger qu’une caricature ou le tranchant d’une phrase pouvaient faire subir à l’ordre établi. Le pays fut saisi d’une émotion immense.

Alors on s’assembla ; on fit de grands discours pour mieux couvrir le désarroi dans lequel on était ; on se réclama brusquement de l’esprit libertaire, la main posée sur la poitrine ; on répéta à en perdre le souffle « Je suis Charlie, je suis Charlie » ; mais surtout, on découvrit qu’une haine sauvage, une haine mortelle animait de jeunes Français, une haine comme on n’en connaissait pas, une haine dont peu d’individus, me semble-t-il, étaient capables, une haine qui inspirait une terreur qui tenait autant au mal accompli qu’à l’attente angoissée d’un mal susceptible de frapper à nouveau dans un futur proche, une haine à propos de laquelle il devenait urgent de réfléchir. On découvrit que cette haine animait des jeunes gens qui étaient nés en France, qui avaient grandi en France, qui avaient été scolarisés en France, des jeunes gens que rien ne distinguait des autres jeunes gens, sinon qu’ils ne craignaient en rien la mort, mieux, qu’ils la désiraient, qu’ils la préféraient en tout cas à leur vie à Grigny. Et des interrogations surgirent que j’énumère en vrac. De quelle enfance trahie était née cette haine ? De quels abandons ? De quelles solitudes ? De quelles influences malfaisantes ? De quels poisons pernicieux ? Quels exploiteurs de conscience l’avaient manipulée ? Quels « profiteurs d’abîme », pour reprendre les mots d’Antonin Artaud ? Existait-il une force au monde plus forte que la mort pour les en délivrer ? Pouvait-elle guérir ? Ou suppurer en antisémitisme et autres abjections ? Et quelles violences irréparables avaient subies ces jeunes gens pour qu’ils en répètent la geste avec une telle cruauté ?

Ces jeunes gens brandissaient une explication à la barbarie de leurs actes : celle-ci, disaient-ils, était exactement proportionnelle à la profondeur de leur foi. Ces jeunes gens étaient ce qu’on appelle des fanatiques, capables de sacrifier leur vie au nom de cette foi, et surtout de sacrifier la vie des autres. Et leur fanatisme furieux, leur fanatisme déchaîné me renvoyait soudain au fanatisme aveugle qui ravagea l’Espagne de 1936, ce fanatisme dont mes parents furent les témoins épouvantés, ce fanatisme qui conduisit les prêtres catholiques espagnols à bénir, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, les crimes perpétrés par les franquistes auprès des « mauvais pauvres » (je veux parler des pauvres qui avaient eu le tort de se prononcer pour le maintien de la République).

On sait à quels désastres mena ce fanatisme religieux. Que fallait-il donc proposer aujourd’hui à ces jeunes possédés pour que leur pensée critique s’exerçât dans le domaine religieux, quand la religion qu’ils adoraient et qui était leur seul soutien et leur seule armature se présentait dans certaines parties du monde comme exclusive, despotique et belliqueuse ? Il faudrait revenir une fois encore, après Freud, après Lacan, après Zizek et bien d’autres, sur ce phénomène du déni. L’écrivain français Georges Bernanos, qui fut le témoin hagard de la guerre civile espagnole, se pencha souvent sur cette aptitude des hommes à résister à tout savoir dès lors que celui-ci ne s’accordait pas avec leurs désirs ni avec leurs attentes. (…) Et d’ajouter que ce qu’il y avait, peut-être, de plus remarquable dans ce déni, c’était que, non seulement il n’était pas infirmé par les divers démentis qu’on lui opposait, mais qu’il était, au contraire, renforcé et accru par ces mêmes démentis. Comment alors instruire ? Comment alors éclairer ? Comment faire valoir les arguments de la raison ? Que proposer aux hommes lorsqu’ils semblaient désirer leur propre servitude ?

Car là aussi était le mystère. Un certain nombre d’hommes semblaient désirer leur servage. Il est une seule chose, disait La Boétie, que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas la force de désirer, c’est la liberté. Or il n’était pas de vie véritable en son absence. Et rien qui n’ait de goût si elle faisait défaut. Comment comprendre alors que des hommes y puissent renoncer, quand les animaux mouraient de s’en trouver privés ? J’arrête là. J’ai le vertige. Et pas de solutions en vue. Mais avant que des vautours ne tirent profit des événements du 7 janvier ou que d’autres proposent de pauvres pansements et quelques rafistolages, il me semble indispensable d’affronter lucidement, tenacement, courageusement toutes ces questions. Ce n’est qu’à cette seule condition que des issues pourront s’ouvrir.

Je voudrais, pour terminer, et quoique je m’étais juré de ne faire aucune déclaration ronflante, je voudrais tout de même affirmer que ce n’est pas en répondant à la haine par la haine que mon pays retrouvera l’espoir. J’ai tendance à penser que la haine n’est, la plupart du temps, que le fruit amer de l’incompréhension. Laquelle consiste à croire que celui qui se trouve sur l’autre rive », celui que, dans les traités de philosophie, on appelle l’Autre, est forcément l’adversaire, forcément le méchant. Nos philosophes contemporains nous le serinent : nous ne voulons plus de cet Autre dans un monde où les valeurs individuelles montent en puissance, où la dimension de l’inconnu a de moins en moins cours, où il n’y a quasiment plus de terres sauvages à découvrir, et où l’une de nos préoccupations principales est, précisément, de ne pas être dérangé par l’Autre, ce qui nous permet de tolérer le pire sans en être affecté.

Je n’ai évidemment pas la moindre solution pour renverser ce mouvement. Qui, du reste, serait assez fou, assez prétentieux ou assez stupide pour croire que ce renversement pourrait se réaliser en un tournemain ? Mais il se trouve que les hasards de l’Histoire m’ont amenée précisément à grandir entre deux rives : la rive espagnole héritée de mes parents émigrés en France en 1939 et la rive française sur laquelle je suis née quelques années après. J’ai pris, de chacune de ces deux rives, tout ce que je pouvais : les bonnes manières et les moins bonnes, les avantages et les désavantages, les atouts et les failles, les vices et les vertus. J’ai pris de l’Espagne son goût du baroque, sa tendance à l’excès, ses églises sévillanes et son parc Güell. J’ai pris de la France son goût de la mesure, son goût de la clarté, son goût du bien dire et des belles tournures. J’ai pris de l’une Cervantès, Quevedo, le duende et le flamenco, de l’autre j’ai pris Blaise Pascal, Saint-Simon, le fromage et l’art de converser. J’ai pris de l’une ses saintes et de l’autre ses fous. J’ai pris de l’une son tragique et de l’autre sa voltairienne ironie. Et plutôt que de choisir une rive au détriment de l’autre, plutôt que de les dresser l’une contre l’autre, plutôt que de les faire l’une et l’autre s’entre-déchirer, je me suis mise peu à peu à nager entre les deux. Cette nage entre deux rives est un sport que je me permets de recommander aux enfants comme aux adultes. Il ne demande que de la patience, quelques séances d’entraînement, et de nombreuses, d’infatigables rêveries.

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